Alexandre Monnin - MSc Strategy & Design for Anthropocene

ecole de design anthropocene
Alexandre Monnin nous explique en quoi consiste le Master of Science Strategy & Design for Anthropocene avec l'ESC Clermont.

Genèses du projet : sur quel constat est née la volonté de créer ce master ?

Le projet est né d'un constat très simple. 

Aujourd'hui, il n'existe pas de formation dotée d’une visée opérationnelle qui prenne véritablement en compte les perspectives ouvertes par l'Anthropocène. Les réponses usuelles consistent soit à atténuer le diagnostic pour continuer à faire la promotion de leviers d'action qui ont pourtant démontré leurs inefficacité (RSE, développement durable, etc.), soit à s'en tenir à un enseignement uniquement théorique sans aucune visée transformationnelle. 

Nous partons du principe qu'il faut au contraire associer ces deux aspects - opérationnel et académique - afin d’opérer une convergence entre un diagnostic précis et nullement euphémisé à propos de la situation globale qui est la nôtre, et la recherche de leviers opérationnels entièrement repensés en fonction de l’horizon de la redirection écologique. 

En quoi ce diplôme répond aux enjeux actuels ? 

Deux impératifs s'imposent à nous : apprendre à vitre autrement sur Terre mais aussi hériter d'une technosphère cinq fois plus lourde que la biomasse humaine qui en dépend... Autrement dit, si nous devons transformer notre rapport aux non-humains qui maintiennent la Terre habitable, nous devons aussi hériter de la modernité, de l'industrie et des infrastructures du monde des organisations dont on sait qu'elles ne sont plus adaptées au Système-Terre et dont la trajectoire a été perturbée du fait de l'Anthropocène. Néanmoins, nous dépendons également de cette Technosphère pour notre survie, nous y sommes, que nous le voulions ou non, « attachés ». Il s'agit donc de trouver les moyens de fermer ou de réintégrer dans les limites planétaires ce qui, actuellement, détruit toute possibilité d'un futur viable où les conditions de notre subsistance parmi les entités qui rendent la Terre habitable seraient maintenues. Notre formation se veut donc extrêmement concrète en insistant sur la nécessité de mettre « les mains dans le cambouis » des infrastructures, du droit, des modèles économiques, de la technique, etc. 

Des étudiants s’inscrivent de plus en plus dans des initiatives sociales, sociétales et cherchent à donner du sens à leurs actions. Est-ce le public que vous visez ?  

C'est tout à fait normal. Les étudiants qui ont démarré leurs études en 2015 et les achèvent cette année (pour ceux qui sont allés jusqu'au Master), ont commencé leur parcours avec la COP 21 et l’achèvent en pleine crise du Coronavirus ! 2015 a constitué une date charnière eu égard à la médiatisation des enjeux touchant à l'Anthropocène mais aussi, en France en particulier, à l'effondrement. Tout une génération a donc été sensibilisée de manière croissante à ces questions. En outre, elle sait qu'elle hérite d'un monde dont l'habitabilité n'est plus garantie à plus ou moins brève échéance. Il était donc largement temps de lui offrir des perspectives d'actions, elle qui ne souhaite plus forcément poursuivre dans la direction où ses études la menait jusqu’alors, tout en s'interrogeant sur les modalités d'action qui s'offrent à elle au vu de l'intensité des difficultés qui pointent à l'horizon. Notre Master of Science entend résoudre cette difficile équation. 

Nous visons ce public en "reconversion immédiate" mais aussi bien des professionnels arrivés au même stade de réflexion après avoir mené une première carrière en entreprise ou dans les institutions.

Pour quelles entreprises ?

Toutes les entreprises et les institutions sont concernées. Il n’est pas un domaine qui échappe aux conséquences de l’Anthropocène (du réchauffement climatique à la montée des océans, en passant par la chute de la biodiversité, la récurrence des pandémies ou l’accès rendu difficile à l’énergie comme à certaines matières premières). Qu’il s’agisse de faire face à l’intrusion de l’Anthropocène au cœur des organisation et des institutions ou aux mesures coercitives qui ne manqueront pas d’être prises tôt ou tard par les Etats : dans tous les cas une réflexion stratégique s’impose. 

Quel type de formation : comment former à la transition anthropocénique ? Quelle articulation entre l’appréhension des contextes, l’étude des systèmes, la conception des organisations par le design et la professionnalisation ?

La formation que nous proposons s'appuie sur une articulation entre plusieurs échelles, micro, macro et méso, afin de donner à nos étudiants la capacité de passer de l'une à l'autre relativement aisément (ce qui n'a rien d'évident car les outils, méthodes et limites propre à ces échelles diffèrent du tout au tout). 

Il s'agira dans un premier temps de leur donner les clefs pour appréhender des situations d'incertitudes, exploratoires, que l'on ne comprend pas d'emblée et qui nécessitent par conséquent de déployer des enquêtes à une échelle relativement micro. C'est l'occasion de mobiliser à la fois l'ethnographie et le design pour conjuguer enquête, documentation et capacité à analyser, restituer et partager ses résultats de leurs investigations. 

Par contraste, nous proposerons également des cours destinés à comprendre l'Anthropocène dans sa dimension très englobante, en introduisant aux modèles du climat bien sûr mais aussi de l'effondrement (type World 3) ou encore plus largement aux systèmes complexes. C'est un élément crucial pour saisir comment la science s'empare d'une échelle très englobante - avec toutes les limites que cela induit : tous les modèles ne sont pas prédictifs par exemple, il n'est d’ailleurs guère aisé d'en donner une lecture rigoureuse et cela suppose de bien comprendre la manière dont ils ont été produits, leurs finalités et leurs limites. 

Nous proposerons également des cours théoriques, toujours à l'échelle macro, pour appréhender à l'Anthropocène sous plusieurs dimensions : historiques et géopolitiques, économiques, institutionnelles, managériales ou encore techniques. Il s'agira de partager avec nos étudiants une analyse en profondeur de cette nouvelle époque et de ses déclencheurs afin de leur fourniture une véritable armature intellectuelle et une hauteur de vue. 

Nous réinvestirons ensuite la dimension micro en proposant une introduction au design, moins comme pratique normée que comme capacité à faire, ce qui distingue sensiblement cette discipline de ses homologues aujourd'hui. Mon expérience m’a en effet appris que les étudiants en design ont une capacité à entreprendre des actions très concrètes que l'on ne retrouve guère dans d'autres domaines. Etant donné la finalité de la formation, inventer les leviers d'action qui font aujourd’hui défaut pour faire atterrir les organisations et les institutions, il nous paraît fondamental d'enseigner ce savoir-faire à des étudiants issus d'autres disciplines, voire à des designers qui seraient restés cantonnés dans des approches très classiques et compartimentées (design produit, etc.). 

Le cinquième module, vers lequel convergent les précédents, se situe à l'échelle méso, synonyme pour nous d'échelle la plus susceptible d'accueillir une action efficace dans l'immédiat (par contraste avec l'échelle micro, de la résilience très locale, ou l'échelle macro, de la politique nationale ou internationale). L'échelle méso c'est avant tout, pour nous, celle des organisations (notamment les entreprises) et des institutions (les collectivités territoriales par exemple). C’est à cette échelle que nous tâcherons d'identifier et de produire, au fil des promotions, les leviers de la redirection écologique qui font actuellement défaut (design de protocoles de renoncement, redirections écologiques des organisations, design de communs, de communs négatifs, de nouveaux modèles économiques, de politiques publiques inscrites dans les limites planétaires et démocratiques, etc.). 

Enfin, je me dois de préciser que tous ces enseignement ne constitueront nullement un fin en soi. Ils ont avant tout vocation à former nos étudiants pour leur permettre de traiter une commande concrète en matière de redirection écologique, dans le cadre de leur stage et de leur mémoire. En sollicitant des organisations et des institutions qui nous adresseront leurs commandes (que les étudiants seront évidemment libres de se réapproprier et de reformuler), nous entendons permettre à nos étudiants de faire la preuve du bien-fondé de la formation qu’ils vont recevoir et ainsi faciliter leur intégration au sein de leur environnement professionnel et leur mettre le pied à l'étrier s'ils souhaitent monter leur activité.

Le modèle de financement ? 

Nous allons proposer aux entreprises de nous adresser des commandes et, en contrepartie, d'effectuer des dons auprès de fondations qui pourront ensuite proposer des bourses à nos étudiants. Nous souhaitons également organiser des ateliers collectifs sur un mode plus proche de la prestation, ce qui permettra, là aussi, de diminuer les frais d'inscription de nos étudiants tout en leur fournissant une expérience professionnelle supplémentaire. Je précise à cet égard que la professionnalisation constitue un module à part entière parmi les six que compte la formation. 

Quelle durée pour cette formation ? 

8 mois de cours et 4 à six mois de stage (donc entre 12 et 14 mois en tout).
Avec la possibilité de suivre certains cours en distanciel même si le présentiel sera intégralement maintenu (manière de permettre à des profils divers (travaillant en parallèle, etc.) de suivre la formation en nous montrant le plus souple possible tout en ayant les moyens d’anticiper un éventuel confinement. 

Quels formateurs ?

Des enseignants-chercheurs de toutes disciplines et des professionnels reconnus issus du monde du design (parfois à cheval sur les deux catégories) : les membres d'Origens à l'origine du projet (moi-même, Diego Landivar et Emmanuel Bonnet mais aussi Emilie Ramillien et Ulises Navarro Aguiar), Nicolas Nova (Near Future Lab), Matthieu Duperrex (Urbain trop urbain), José Halloy (Université de Paris), Antoine Hennion (Mines ParisTech), Yves-Marie Abraham (HEC Montréal) Serge Fenet et Guillaume Mandil de l'équipe STEEP à Grenoble (Inria), Sylvia Fredriksson (Oxamyne), Geoffrey Dorne, Gauthier Roussilhe (RMIT), Nicolas Roesch, Rémy Bourganel, Xavier Fourt du collectif Bureau d'études, Marie Cécile Godwin Paccard et Thomas di Luccio pour le collectif Common Future(s), Laura Pandelle pour la 27e région, Nicolas Henderson et Quentin Lefèvre pour le collectif TAMA, Patrick Degeorges, Lalya Gaye, Grégoire Marty, Emile Hooge (Nova 7), Elodie René (Université de Northampton), Victor Petit (UTT), Thomas Désaunay, Manuel Boutet et Aura Parmentier (Université Côté d'Azur). Sans oublier d’autres intervenants encore qui interviendront au cours d’ateliers supplémentaires, répondant aux profils de nos étudiants, à l’actualité et couvrant des points que nous ne pouvions aborder en cours faute de place. 

On notera aussi un fort ancrage régional avec des nombreux intervenants provenant du Puy-de-Dôme, de l’Allier, de l’Isère, du Cantal ou encore de la métropole lyonnaise. 

Quels types de profils sont attendus pour ce Master of Science ?

Par le design, nous souhaitons faire cohabiter des enseignements allant de la physique des systèmes complexes au design permaculturel, en passant par l'ingénierie du démontage, le design des communs ou encore la géohistoire. C'est dire que nous nous adressons à des profils variés, issus aussi bien d'écoles d'ingénieurs, de management, de design bien sûr mais aussi de filières de sciences politiques, de sciences humaines et sociales ou encore de sciences dites « dures ». 

Dans quel domaine et vers quels métiers nous retrouverons les futurs diplômés du MSc ?

Il y a deux manières de répondre à cette question. Du point de vue des métiers existants, nos étudiants seront positionnés sur un créneau occupé aujourd'hui par les chargés de RSE. Mais il s'agit d’anticiper les nécessaires évolutions à venir en faisant collectivement émerger, avec nos deux écoles, le soutien de la Conférence des Grandes Ecoles qui a accrédité le diplôme, ou encore nos 18 partenaires, de nouveaux profils et de nouveaux postes. Les chargés de RSE étaient quelques peu pris entre le marteau et l'enclume, entre le diagnostic environnemental d'une part et d'autre part le manque de leviers décisionnels et opérationnels à leur disposition au sein des organisations. Notre formation entend faire reconnaître par les entreprises et les collectivités le besoin de se doter de profil à la fois opérationnels et insérés dans les instances de décisions de manière à repenser leur stratégie car il n'y a plus d'autre choix. La conséquence du « Business as Usual » n'est autre que le « vide stratégique », qui va très vite se heurter à des murs.